News #01 • November 26, 2025
Where the f**k has Ester Manas been these past months?
by ESTER MANAS • 3 min. read • French version below
● With this first edition of our new newsletter, we finally speak: a story of rupture, resilience, and the slow work of returning.
Lorsque je suis tombée enceinte, en décembre 2024, nous célébrions ensemble la Saint-Nicolas à Paris, lors de notre dernier pop-up. Je vous tendais des gaufres tout en vous présentant nos vêtements, et pendant ce temps-là, Cornélius n’avait que quelques heures d’existence, niché en moi.
Quelques mois plus tôt, j’avais déjà perdu une graine. Si petite fût-elle, l’impact fut immense. Et pourtant, le lendemain, Balthazar et moi posions fièrement à la Fondation Vuitton pour la cérémonie d’ouverture des Jeux à Paris.
C’est pourquoi, quand fin décembre la douleur est revenue, nous avons décidé de lever le pied. Toute ma vie, j’ai pensé à ma carrière, portée par une ambition dévorante et une irrésistible envie de changer les choses. Et je crois qu’à notre petite échelle, avec Ester Manas, nous avons réussi à passer par bien des fenêtres, là où souvent on nous fermait des portes.
La mode donne le vertige de la vitesse : prouver que l’on fera toujours plus grand, toujours plus beau, et trop souvent, toujours plus vite. Nous faisons partie de ce système. Parce qu’on nous a choisis (je pense aux prix remportés, à notre présence au calendrier officiel), mais aussi parce que nous l’avons choisi.
Pendant longtemps, nous avons tenté de suivre un modèle pré-établi, de rentrer à tout prix dans un moule dont nos valeurs n’ont jamais vraiment fait partie. Il fallait absolument être « invités ».
Fin décembre, un choix s’est imposé. Nous avons annulé le défilé prévu quelques semaines plus tard, puis, face à l’ampleur de la douleur et de la crainte, nous avons même annulé la collection. Nous avons simplement dit stop.
Dire stop est terrifiant. À quatre semaines de grossesse, rien n’est sûr. On ne peut pas vraiment l’expliquer. Et pourtant, on ralentit. On élude avec nos partenaires, on s’efface auprès de notre communauté, on reste immobile en espérant tenir sur la longueur. Tenir pour Ester Manas — la marque, mais aussi la femme, la mère. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
J’ai souvent entendu dire dans notre industrie : « Un défilé, c’est comme un accouchement. »
Spoiler alert : non.
Je ne sais pas si c’est pour la gestation ou pour la délivrance parfois douloureuse, le soulagement immédiat lorsque tout s’arrête, ou l’émotion. Mais pour avoir vécu les deux, cela n’a rien à voir. Là encore, la femme a pris le pas sur la marque.
Vers six mois de grossesse, pendant le prix Woolmark, j’avais tout prévu : défiler en septembre, bébé au bras — il aurait eu un mois — un petit casque antibruit pendant les répétitions, collé à mon sein pour le réconforter malgré le monde et les essayages.
On s’était dit : on louera plusieurs chambres d’hôtel et la salle de réunion, comme ça il y aura des allers-retours possibles pour toi, Ester — tu pourras être mère et designer, avec le nouveau-né le plus frais de la Fashion Week.
Il existe une pression sourde à devenir mère dans cette industrie : mère et business ne font pas bon ménage. Et entrepreneuriat + nouveaux parents non plus — surtout quand les deux parents sont les seuls employés en CDI d’une micro-entreprise traversant la crise actuelle du secteur.
Personnellement, on se dit qu’on va tout gagner. Professionnellement, on est terrorisé à l’idée de tout perdre. La mode est amnésique, et parfois misogyne : une femme ose devenir mère ? Elle a fait un choix.
Et pourtant, nous avons décidé de choisir les deux — mais de les choisir autrement.
Et lorsque je parle de choix, je parle en réalité d’adaptation. Car accoucher, c’est surtout cela.
Quand Cornélius est arrivé le 28 août, la journée était sublime. Le travail avait commencé la veille à sept heures. Toute la journée, malgré des contractions parfois pénibles, nous avons ri avec Balthazar. Jusqu’ici, nous avions vécu ensemble des moments d’adrénaline intenses : les jurys des concours — Hyères, LVMH, l’Andam (deux fois) et récemment Woolmark — ainsi que les minutes vertigineuses précédant nos premiers défilés.
Le stress immense des finances, des enjeux de reconnaissance toujours plus grands.
Mais cette fois-ci, l’adrénaline était différente : presque paisible, et pourtant bouleversante. Nous étions une équipe parfaite, prête à tout. On se disait : après avoir créé une marque à partir de rien, un bébé, c’est dans la poche.
Nouveau spoiler alert : non.
Douze heures plus tard, nous entrions en salle de travail pour nous atteler au projet le plus dur et le plus laborieux de notre vie : mettre au monde Cornélius.
À l’image de ses parents, ce bébé fut grand et costaud : fashion for all jusqu’au bout. Nous avions toujours clamé : Size doesn’t matter. Eh bien, dernier spoiler alert : si. Ce jour-là, la taille comptait.
Cornélius est arrivé plutôt rapidement : quelques heures de contractions supportables, un engagement rapide. Puis plus rien. J’avais poussé de toutes mes forces pendant plus d’une heure, sans résultat. L’équipe médicale a alors utilisé des instruments et, tandis que le métal me déchirait littéralement en deux, Cornélius est né.
4,3 kilos et 54 centimètres. J’ai ri, intérieurement, en pensant : mon Dieu, comme la taille compte, finalement.
Mon état physique s’est aggravé de jour en jour : la cicatrisation ne prenait pas, la fatigue et la douleur étaient immenses, au-delà de tout : plusieurs coutures en surjet pour refermer mon périnée (même technique utilisée pour nos easy skirts, entre autres — donc amusant en un sens), une succession d’inflammations, d’infections, de malaises en tout genre, l’impossibilité de tenir debout, de marcher, de porter mon bébé. J’ai dû être opérée pour tout reconstruire — et me reconstruire.
Mais cette reconstruction avait un prix : le temps.
Notre premier bébé, la marque, a dû faire silence. Et comme Cornélius, qui comprenait sans un mot que sa mère souffrait, notre entreprise a dû comprendre, elle aussi.
Ce sentiment est dévastateur. On nous promet que l’immobilisme me permettra d’aller physiquement mieux, mais mentalement, que faire ? Le temps passe et l’on a l’impression de disparaître. Dans cette industrie où tout va si vite, où une saison équivaut à dix ans de mode, nous venions d’en laisser passer deux.
Nous apprenons aujourd’hui à nous adapter. Nous inventons un nouveau rythme. Nous créons un nouvel espace-temps. Un espace où la mère et la femme peuvent, malgré tout, encore être designer.
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